Dans le Montréal des années 1940, la police faisait des descentes dans les mêmes maisons closes, encore et encore, et n’en fermait presque aucune. Les tenancières étaient prévenues, la femme qui ouvrait la porte était inscrite comme propriétaire, l’amende allait à la Ville, et la maison rouvrait. Pacifique Plante, l’avocat placé à la tête de l’escouade de la moralité en 1946, s’en est pris aux propriétaires, et a été congédié en 1948. Le 28 novembre 1949, il a commencé à exposer le système dans Le Devoir. Soixante-deux articles plus tard, des citoyens ont déposé une requête de plus de mille pages, et le 8 octobre 1954 le juge François Caron a reconnu une vingtaine d’officiers, dont les deux directeurs de police de la décennie, coupables d’avoir toléré le vice organisé. L’équipage est descendu là où l’affiche disait qu’il n’y avait rien à voir.
On disait du Montréal des années 1940 que c’était une ville ouverte, et il fallait le prendre au pied de la lettre. Maisons closes, salles de paris et ces maisons de jeu que les Montréalais appelaient barbottes ont tourné pendant des années à des adresses connues. La Presse comptait 116 maisons closes dans la ville en 1944, dont quatre-vingt-dix dans le Red Light, à l’est du boulevard Saint-Laurent. Le jeu, lui, ne se limitait à aucun quartier. Selon Plante, les barbottes s’installaient « par toute la ville suivant les possibilités du marché ».
La police faisait bel et bien des descentes. C’était ça, le système. Les tenancières étaient prévenues à l’avance et ne laissaient que quelques filles sur place. Celle qui ouvrait la porte aux policiers était arrêtée comme propriétaire de la maison. L’amende était payée, et la maison n’était jamais fermée bien longtemps. Selon un historien, les amendes rapportaient à la Ville quelque soixante mille dollars par année. En 1945, la Ligue de vigilance sociale, un groupe de citoyens, décrivait ces descentes comme « une sorte de taxe que l’on impose périodiquement à ces maisons de désordres ».
Un seul pâté de maisons de la rue Berger donne l’arithmétique. Plante y a compté vingt-huit numéros de porte qui avaient abrité une maison close, et 1 659 descentes officielles à ces portes pendant la période qu’il a étudiée. Les mêmes tenancières étaient condamnées encore et encore. Gérard Filion, qui dirigeait alors Le Devoir, se souvenait de « tenancières condamnées vingt, trente, quarante fois, grosses madames portant un sac à main rempli de billets verts ».
Rien de cela n’était nouveau, et on avait déjà enquêté. En 1924, après un vol de banque, une requête de quatre-vingt-deux citoyens a obtenu une enquête judiciaire présidée par le juge Louis Coderre. Son rapport a été rendu public le 13 mars 1925. La loi sur la fraude et la corruption dans les affaires municipales a ensuite été modifiée de façon à rendre de telles enquêtes plus difficiles à obtenir. En février 1944, l’armée a fait fermer le Red Light pour protéger ses soldats. Les maisons se sont dispersées, et la routine a continué.
Pacifique Plante, qu’on appelait Pax, était un avocat montréalais né le 15 juillet 1907. À l’automne 1945, il devient conseiller juridique de l’escouade de la moralité. En juillet 1946, un tenancier de maison de jeu, Harry Davis, est abattu en plein jour dans son établissement de la rue Stanley, et la presse et le public réclament un ménage. Le 7 août 1946, Plante est nommé directeur adjoint de la police, responsable de l’escouade de la moralité.
Il change la routine. Plutôt que d’arrêter quelques employés pris sur les lieux, comme on le faisait jusque-là, il s’en prend aux propriétaires des maisons et des salles de jeu. Les groupes de citoyens qui réclament une enquête publique n’aboutissent à rien pendant ces années : la Ligue de vigilance sociale fait deux demandes, et la deuxième est rejetée à l’automne 1946. La loi exige qu’une requête énonce des accusations précises, et personne en dehors de la police ne les a.
En mars 1947, Albert Langlois devient directeur de la police. En mars 1948, il suspend Plante et obtient son congédiement du comité exécutif de la Ville, pour cause « d’insubordination et de publicité non autorisée ». Plante parlait aux journaux. Il était hors de la police, et il avait gardé ses dossiers.
Plante porte ses papiers à la rédaction du journal Le Devoir. Gérard Pelletier, alors jeune journaliste de la maison, passe trois mois à les mettre en ordre et à rédiger le texte avec lui. Le directeur, Gérard Filion, accepte de le publier. Le premier article paraît le 28 novembre 1949 sous le titre Montréal sous le règne de la pègre. Cette nuit-là, des hommes tentent de forcer les portes du journal, et la une du lendemain annonce que des gardes armés patrouilleront l’immeuble.
La série compte soixante-deux livraisons, jusqu’au 18 février 1950. Elle nomme le système de l’intérieur : les avertissements avant les descentes, les prête-noms arrêtés à la porte, les amendes comme une redevance, les officiers qui connaissaient les adresses, et une administration municipale que Plante accuse d’approbation tacite. Le tirage bondit. À la fin de février, les articles sont réunis en un livre de quatre-vingt-seize pages aux Éditions de l’Action nationale, qui se vend à plus de quinze mille exemplaires en deux semaines.
Le 19 mars 1950, trente-cinq associations, du monde des affaires, des professions et des syndicats, fondent le Comité de moralité publique pour obtenir une enquête. Ses avocats sont Plante et un jeune avocat nationaliste, Jean Drapeau. Ils puisent dans les dossiers que Plante a gardés et dans ce que la série a fait sortir, et le 11 mai 1950 ils déposent une requête à la Cour supérieure : 1 095 pages, signées par soixante-quatorze citoyens, avec près de cinq mille accusations précises contre des officiers de police et des politiciens. Aucun simple policier n’y est nommé.
En mai 1950, le juge en chef ordonne une enquête judiciaire et désigne le juge François Caron, de la Cour supérieure, pour la présider. Les audiences s’ouvrent le 11 septembre 1950 dans la salle 24 du vieux palais de justice, rue Notre-Dame, avec Plante et Drapeau comme procureurs. Le premier ministre, Maurice Duplessis, juge que ces dépenses ne relèvent pas de la province. Les sténographes font même la grève à un moment pour être payés, et le comité et Le Devoir passent le chapeau auprès du public, en petits dons, pour que les audiences continuent.
Parmi les cinquante-huit officiers figurent les deux hommes qui ont dirigé le service pendant la décennie visée : Fernand Dufresne, directeur de 1931 à 1946, et Albert Langlois, celui qui a congédié Plante. Les cinq derniers accusés sont membres du comité exécutif, dont son président depuis 1940, Joseph-Omer Asselin. Pour les partisans du comité, les politiciens sont les vrais coupables et les policiers leurs instruments. Mais la loi exige des accusations précises, et les accusations précises peuvent se bâtir contre les officiers qui ont fréquenté les adresses. Policiers, prostituées, tenancières, gérants de maisons de jeu, criminels et politiciens défilent à la barre. Les audiences prennent fin le 2 avril 1953.
Chaque palier ci-dessous est un chiffre tiré du dossier de l’enquête. Faites-les défiler et suivez les soixante-trois accusés : cinquante-huit officiers à l’encre, les cinq membres du comité exécutif cerclés d’or. Puis regardez combien il en reste au fond de la ligne.
« Une vingtaine » est le chiffre du dossier lui-même, une vingtaine ; vingt points sont dessinés. Les membres du comité exécutif ont été accusés, pas condamnés.
Voilà la forme de ce que l’enquête pouvait atteindre. La requête portait près de cinq mille accusations contre soixante-trois personnes nommées. Trois ans d’audiences ont prouvé une tolérance de la prostitution et du jeu dans tout le service pendant les années 1940. Au fond de la ligne, il est resté une vingtaine de policiers, mis à l’amende et écartés des charges municipales, et aucun politicien. Le juge n’a pas déclaré le comité exécutif innocent. Il a écrit que ses membres avaient fait preuve de mauvaise foi et que leurs témoignages avaient peu de crédibilité. Il ne les a pas condamnés.
Le juge Caron dépose son jugement le 8 octobre 1954, un an et demi après la dernière audience et dix-sept jours avant des élections municipales. Une vingtaine d’officiers sont blâmés, mis à l’amende et déclarés inaptes à occuper une charge municipale. Le reproche qui les vise, comme La Presse le rapporte le lendemain matin, est d’avoir « toléré ou favorisé l’épanouissement du vice organisé ».
Le jugement affirme aussi que la tolérance n’est pas revenue à son niveau antérieur après le renvoi de Plante. Les années qu’il condamne sont les années 1940. C’est la période que la série avait décrite, la décennie où les maisons closes et les barbottes de la ville tournaient à des adresses connues, avec des descentes à horaire fixe.
Vingt entrées, chacune fixée par un document. Les lignes charnières sont celles où quelqu’un a regardé, ou en a été empêché.
Pendant une décennie, la police de Montréal a appliqué la loi contre la prostitution et le jeu d’une façon qui les gardait en marche. Les descentes étaient réelles, elles étaient fréquentes, et elles étaient arrangées avec ceux qu’on visitait : un avertissement, un prête-nom à la porte, une amende versée dans les comptes de la Ville, la maison rouverte. Sur un seul pâté de maisons, vingt-huit portes ont reçu 1 659 descentes. L’officier mis en charge qui a changé cette routine, en arrêtant les propriétaires, a été congédié par son directeur. Le dossier de cette routine est sorti parce qu’il avait gardé ses papiers, qu’un journal les a publiés pendant douze semaines, et que soixante-quatorze citoyens ont signé mille pages d’accusations précises.
Le jugement a confirmé le système et a atteint ceux qui le faisaient tourner en uniforme : une vingtaine d’officiers et les deux directeurs de la décennie, mis à l’amende et écartés des charges municipales. Il n’a pas atteint l’hôtel de ville que la requête nommait à côté d’eux. La loi demandait des accusations précises, et les accusations précises visaient des policiers. L’un des deux directeurs a repris son poste deux ans et demi plus tard, en appel. L’avocat qui avait tout déclenché a quitté le pays en 1958 et est mort au Mexique.
L’affiche sur la porte disait : circulez, rien à voir.
Derrière, il y avait un horaire : l’avertissement, la descente, la femme à la porte inscrite comme propriétaire, l’amende payée, la porte rouverte.
Le crime était organisé. La protection aussi, et seule la moitié en uniforme a dû en répondre.
Groupées par section.
Les descentes, les amendes, la rue Berger
La nomination et le congédiement de Plante
Le Devoir, 1949–1950
L’enquête Caron
Après le jugement
Direction visuelle d’après les films océanographiques de Jacques-Yves Cousteau et de l’équipage de la Calypso, 1943–1996. La soucoupe est la SP-350 « Denise ». Aucune affiliation ; la dette est le propos.